dimanche 16 septembre 2018

Histoire d'un ruisseau de Elisée Reclus

Lecture du moment, au hasard des livres choisis à la bibliothèque.



Ce livre est paru en 1869 et le titre, autant que le quatrième de couverture m'ont convaincue de l’emprunter.  

"Elisée Reclus, géographe et poète, retrace en 20 chapitres d'un petit livre inclassable l'histoire d'un ruisseau". "C'est bien d'écologie avant la lettre qu'il s'agit dans cette ouvrage".

Il me semble que ces deux phrases résument finalement assez bien le livre. Je ne suis pas déçue, au contraire surtout quand j'essaie d'adopter la vision qu'il pouvait avoir du milieu en 1860.  La poésie autour de cette promenade le long d'une rivière depuis les sources jusqu'à la mer (chaque chapitre décrit un morceau de rivière "source", "torrent", "ravin", "sinuosités") est agréable à lire (j'ai été moins séduite par les très/trop grandes références aux différentes croyances et religions) . Mais certains chapitres traitent aussi de l'utilisation de la rivière par l'Homme et l'on peut alors être très surpris des constats faits à cette époque (avant les plus grandes modifications amenées par la seconde partie de la révolution industrielle).

Quelques extraits de ce qui me semble la preuve qu'au delà d'un géographe, il était un hydrobiologiste avant l'heure !

Comprendre comment fonctionne une rivière
Désormais c'est à tous les hommes qui aiment à la fois la poésie et la science, à tous ceux aussi qui veulent travailler de concert au bonheur commun, qu'il appartient de lever le sort jeté sur les sources [...]Nous ferons plus en l'honneur de la source. Nous l'étudierons dans son flot, dans ses rides, dans le sable qu'elle roule et la terre qu'elle dissout ; malgré les ténèbres, nous remonterons le cours souterrain jusqu'à la première goutte qui suinte à travers le rocher [...] nous connaîtrons le rôle immense que par son travail incessant elle joue dans l'histoire de la planète. 



Faire le diagnostic des problématiques : les chapitres qui concernent l'utilisation de l'eau faisaient déjà le constat des problématiques qui nous préoccupent encore aujourd'hui
exemple au chapitre 18 "L'eau dans la cité"

Dans nos pays de l'Europe civilisée où l'Homme intervient partout pour modifier la nature à son gré, le petit cours d'eau cesse d'être libre et devient la chose de ses riverains [...] ils l'emprisonnent entre des murailles mal construites que le courant démolit, ils l'emplissent d'ordures qui devraient servir d'engrais à leurs champs ; ils transforment le gai ruisseau en un immonde égout. 

La vie semble absente...

L'étude de l''hydromorphologie

Les berges ont perdu toute forme naturelle [...] les méandres sont remplacés par de brusques tournants.

La notion de service rendus par la nature et des grandes capacités d'épuration de la rivière "naturelle" sont bien mises en avant

l'organisme artificiel des cités est encore loin de ressembler pour la perfection aux organes naturels des corps vivants [...] l'eau souillée continue de couler dans les égouts et va polluer les fleuves où elle ne se purifie que lentement.
Cette épuration, que la science de l'homme a le tort de ne pas accomplir, les forces de la nature y travaillent de concert avec les habitants des eaux.  
Peu à peu, l'eau se clarifie, grâce à sa faune et sa flore, elle se débarrasse même des substances dissoutes qui la dénaturaient

J'aime particulièrement sa vision de ce que sera le futur. Il décrit le fonctionnement des futures station d'épuration, qui s'inspirent du fonctionnement de la nature ! 
Dans la ville future, ce que la science conseille sera aussi ce que font les hommes 
Ici, lorsqu'il parle de "sciences" il traite de ce qu'il observe dans la nature au sens de "sciences naturelles". Il décrit alors comment les égouts seront envoyés dans des bassins qui, après un tri, enverront via un système d'aqueducs l'eau chargée par les villes vers les champs appauvris qu'il faut régénérer en engrais.

 Déjà des constats de perte de diversité piscicole

Dans le chapitre qui concerne la pêche "D'ailleurs, les ruisseaux et les fleuves étaient jadis bien autrement riches en poissons qu'ils ne le sont de nos jours". Il décrit les méfaits de techniques de pêches industrielles (manque de sélection, destruction des géniteurs) et de la destruction des zones de fraie Non seulement il s'est servi de filets qui barrent la masse d'eau et en emprisonnent toute la population mais il a eu aussi recours au poison pour détruire d'un coup des multitudes . 
Malgré tout, il décrit la plupart des "bons pêcheurs" (i.e. ceux qui ne sont pas dans la pêche industrielle) comme un amoureux de ces pauvres bêtes, il en étudie les habitudes et le genre de vie avec une sorte d'enthousiasme. 
Il confirme comme les pêcheurs sont des hydrobiologistes à leur manière et décrit une belle partie de pêche ! (amis pêcheurs, regardez le chapitre 19). 
L'approche sociologique de la pisciculture n'est pas non plus sans intérêt.

L'irrigation

J'ai commencé à lire ce chapitre avec des a priori, suite à ce qu'il disait dans la première partie du livre : En même temps, nous apprendrons à l'utiliser d'une manière complète pour l'irrigation de nos campagnes et pour la mise en œuvre de nos richesses, nous saurons la faire travailler pour le service de l'humanité, au lieu de la laisser ravager les cultures et s'égarer dans les marécages pestilentiels. 

Mais finalement sa description de la gestion quantitative de l'eau n'est pas si différente de ce qui se fait encore aujourd'hui et il en fait une critique acerbe :
Le laboureur se plaint suivant les climats de manquer d'eau ou d'en avoir trop. D'ailleurs il se plaindra toujours, et avec raison, tant qu'il n'aura pas su s'associer avec son voisin pour utiliser de concert la ressource.

L'exploitation des richesses se fait dans le plus grand désordre et presque au hasard suivant les caprices du propriétaire riverain : l'un égoutte le sol de son domaine en le drainant par des canaux souterrains et grossit le volume du ruisseau par ses apports, un autre l'appauvrit au contraire en faisant des saignées à droite et à gauche pour arroser ses champs tandis qu'ailleurs des usiniers relèvent la surface du courant en construisant  des barrages. 

Et la conclusion : Ce sont des fantaisies contradictoires, des avidités en conflit qui prétendent régler la marche du ruisseau.

Ses propositions visent à replanter des arbres sur les secteurs en pente pour limiter le ravinage et permettre à l'eau de pénétrer dans le sol plutôt que de créer des torrents de boue destructeurs. La variation de débits des cours d'eau sera ainsi beaucoup moins brutale. Il parle aussi de réhabilitation des zones d’expansion de crue (en faisant référence aux anciens lacs comblés par les alluvions). La solution de création de lacs de barrage est aussi évoquée avec un objectif de régulation de crues et d'approvisionnement pour l'agriculture mais avec une condition qui est aujourd'hui exactement la cause de nombreux conflits : Le vrai danger dans l'avenir c'est que l'eau ne soit utilisée jusqu'à la dernière goutte et que le ruisseau, saigné d'innombrables canaux d'irrigation, pourrait bien tarir complètement et laisser dans la disette les riverains de son cours inférieur.

Bien évidemment, dans sa vision du futur, Elisée Reclus n'avait ni prévu la forte croissance démographique, ni les conséquences de la révolution industrielle, ni leurs conséquences sur le changement climatique et la guerre de l'eau qui se profile aujourd'hui. 



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